Séverine Mathieu

Une référente laïcité à l’université

Sociologue, Séverine Mathieu est la nouvelle référente laïcité de l’Université de Lille. Présentation.

Séverine Mathieu est professeure des universités en sociologie de la famille et de la santé. Elle est directrice de l’Institut de sociologie et d’anthropologie (ISA) de l’Université de Lille Sciences et technologie.

D’où vient votre intérêt pour la laïcité ?

Au début de ma carrière, je travaillais sur le sida et d’une façon générale en sociologie de la santé. Ce qui m’a amené en 1999 à m’intéresser aux personnes se prêtant à des recherches biomédicales, avec la philosophe Anne Fagot-Largeault, du Collège de France. L’historien et sociologue Jean Baubérot, spécialiste de la laïcité à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (EPHE), a remarqué ce travail (sur l’éthique.) Il m’a alors proposé de venir le rejoindre au sein du Groupe société, religion, laïcité (GSRL), un laboratoire du CNRS et de l’EPHE. Il souhaitait réunir des scientifiques extérieurs au domaine pour réfléchir à ces questions. C’est ensuite, en côtoyant des sociologues des religions, que j’ai commencé à aborder des sujets liés à la laïcité.

Sur quelles thématiques avez-vous travaillé, en particulier ?

J’ai travaillé sur la transmission de la mémoire et de l’identité du judaïsme par des couples mixtes (juif/non-juif) à leurs enfants. Mais également sur la perception des musulmans par des non-musulmans du XVe arrondissement de Paris. Puis j’ai participé à une grande enquête sur la place de la religion à l’école, qui se déroulait dans huit pays européens (le programme REDCO). J’observais des cours, notamment d’histoire, et j’interrogeais également des adolescents de 14-16 ans sur leurs représentations de la religion. J’ai aussi étudié la perception de la théorie de l’évolution dans des collèges de la banlieue parisienne, à l’occasion du cent-cinquantenaire de la publication de l’Origine des espèces par Charles Darwin.

Depuis 2009, mes préoccupations se sont étendues à d’autres terrains. La sociologie de l’assistance médicale à la procréation (AMP), notamment, et plus particulièrement aujourd’hui sur les normes éthiques mobilisées sur le statut des embryons congelés et les représentations de la parenté. Dans cet espace laïc qu’est l’hôpital public, ces questions peuvent intégrer une dimension liée au fait religieux ou à la laïcité. Par exemple, l’Église catholique proscrit la procréation médicalement assistée, tandis que la religion musulmane la tolère avec des restrictions, etc. Je me suis ainsi demandée comment des pratiquants composaient avec leurs interdits religieux pour recourir à l’AMP. Mais aussi comment des demandes d’ordre religieux étaient entendues ou pas à l’hôpital.

Quelle vision avez-vous aujourd’hui de la laïcité ?

Je pense qu’il existe aujourd’hui une réelle ambiguïté dans la définition de la laïcité. Différentes interprétations coexistent, certaines plutôt strictes et offensives, d’autres qui mettent d’abord en avant le respect des croyances. À mon sens, la laïcité doit permettre de délimiter précisément ce qui a sa place dans l’espace public. À l’inverse, la laïcité ne se réduit pas au respect de la liberté religieuse. Un libre-penseur a droit aussi que l’on respecte ses convictions. Et tout citoyen se doit également de respecter la neutralité de l’État en matière de religion.

Aujourd’hui, le terme de laïcité est employé sans cesse, il est devenu omniprésent dans le débat public. Pendant mes études, je n’en entendais pratiquement jamais parler. Les attentats de janvier et novembre 2015 ont réactivé les questionnements. Actuellement, il y a parfois une tendance à tout voir à travers ce prisme, alors que le terrorisme, par exemple, renvoie à bien d’autres dimensions que celle de la religion.

Il est important dépassionner la question. La laïcité a une histoire, un fonctionnement, c’est également un objet scientifique. Elle n’est pas qu’un enjeu idéologique. Un de mes rôles, je pense, est de ré-ancrer le terme dans le champ scientifique. J’ai déjà animé une conférence sur les enjeux de la laïcité en septembre dernier, je compte bien participer à l’animation de journées et colloques sur le sujet, qui fassent débattre plusieurs disciplines.

Comment envisagez-vous votre rôle ?

Il est de recevoir et d’écouter, à leur demande, des personnels et étudiants confrontés à une difficulté liée à la laïcité. Mais mon rôle n’est pas d’aller au-devant des gens pour qu’ils inventorient des problèmes qu’ils n’auraient pas mis en avant spontanément. Mon rôle est d’aider à répondre aux questions qui se posent, en effectuant un travail de veille réglementaire et intellectuelle pour éclairer les décisions. Je peux également être amenée à remplir une fonction de médiation.

Je garde bien à l’esprit que dans nos établissements, en particulier à l’Université de Lille Sciences et technologie que je connais bien, on a toujours trouvé jusqu’ici une solution aux problèmes qui se sont posés. Des problèmes peuvent survenir lorsque des étudiants demandent à bénéficier d’un lieu pour pouvoir prier. Un-e enseignant-e est tout à fait en droit d’exclure de son cours un-e étudiant-e qui contesterait le contenu d’un cours de manière si véhémente qu’il/elle en perturberait le déroulement. Il/elle ne peut refuser en revanche de faire cours à une étudiante portant un voile. Mais ce dernier peut être interdit lors de travaux pratiques de chimie par exemple, pour des raisons d’hygiène et de sécurité. Il faut également pouvoir l’enlever avant le début d’un examen, pour vérifier qu’il ne dissimule pas des écouteurs par exemple. Ce qui est facilité par l’intervention d’appariteurs femmes. Dans l’immense majorité des cas, la discussion permet de trouver des solutions. Toutefois, je serai personnellement très attentive à ce que la question du voile, sur laquelle la société française s’est focalisée depuis plus de vingt-cinq ans, ne fasse pas de la laïcité une question à géométrie variable, qui ciblerait plus particulièrement les étudiantes. Elle concerne aussi toutes les croyances et pas seulement la religion musulmane.

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