Remise du rapport. De g. à d. : les co-auteurs (Fabienne Blaise, XX, YY) et la ministre (Najat Vallaud-Belkacem)

« La société a besoin d’une diversité de profils »

Faible nombre d’étudiants et d’enseignants : certaines disciplines rares sont menacées. Un rapport remis la semaine dernière à la ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche propose plusieurs pistes.

Fabienne Blaise, co-auteur du rapport et présidente de l’université Lille 3, en présente les principaux points.

Quelles disciplines deviennent rares ?

Il y a plusieurs cas de figures. D’abord, des disciplines émergentes qu’il ne faut pas tuer dans l’œuf. La difficulté tient souvent à leur caractère transdisciplinaire. Un candidat à un poste de maître de conférences a en général plus de mal à être recruté si l’objet de ses recherches est à la frontière entre plusieurs sections du conseil national des universités (CNU).

Ensuite, il y a le cas des disciplines rares par nature, comme l’égyptologie, le grec moderne ou la cristallographie. Elles ont depuis longtemps un faible effectif d’étudiants et d’enseignants, mais qui reste stable. L’intérêt des étudiants ne se dément pas, il faut surtout veiller à leur pérennisation.
Enfin, il y a les disciplines menacées, avec par exemple le portugais, fréquemment cité par nos interlocuteurs. Elles sont particulièrement vulnérables actuellement. Les universités sont en effet plus autonomes, mais avec des moyens qui tendent à se réduire. Par conséquent, beaucoup d’entre elles peuvent être tentées de fermer les sections les moins fréquentées de leurs formations. Or une série de décisions de ce type peut mettre des disciplines en péril.

Pourquoi préserver les disciplines rares ?

Le premier point est qu’on ne peut pas préjuger de l’avenir. L’attrait des disciplines va et vient. Une discipline très minoritaire à une époque peut devenir un enjeu important à une autre. Par exemple, l’industrie rencontre actuellement d’importantes difficultés à recruter des cadres en recherche et développement dans le domaine de la métallurgie. Quand les mines et les aciéries se sont mises à fermer, ces domaines n’attiraient plus les étudiants. Mais aujourd’hui, les besoins de l’industrie vont croissant. Elle manque de profils universitaires avec une formation fondamentale, qui savent mieux anticiper les questions et développements futurs.

Tous les secteurs de la société se sentent concernés
La société dans son ensemble a besoin d’une diversité de profils. Des docteurs et des étudiants en humanités ont des qualités spécifiques qui se révèlent précieuses dans les entreprises. C’est ce qui nous a frappé lors de nos entretiens : tous les secteurs de la société se sentent concernés, y compris dans les milieux économiques.

Le maintien de formations en langues peu enseignées nous semble aussi essentiel. Par exemple, on pourrait croire que parler néerlandais est intéressant mais superflu, tant la pratique de l’anglais est répandue aux Pays-Bas. Outre l’importance qu’il y a à maintenir la possibilité d’accéder à la culture d’un pays à travers ce qui en est l’essence − la langue −, l’importance de la langue maternelle dans les relations professionnelles est loin d’être négligeable. Aux Pays-Bas, quand les tractations commerciales se font en anglais, les négociateurs repassent souvent au néerlandais quand ils abordent les parties les plus délicates.

Enfin, il y a un certain nombre de disciplines qui appartiennent au patrimoine de l’esprit humain. Si elles disparaissent, ce sont des pans entiers de la culture, qui contribue à nous structurer intellectuellement et parfois aussi linguistiquement, qui meurent. C’est le cas de nombreuses langues anciennes, notamment. On nous a objecté que l’alchimie, par exemple, a disparu au XVIIIe siècle sans que cela n’émeuve particulièrement ses contemporains. Mais c’est parce qu’elle a en fait survécu en évoluant, donnant naissance à la chimie.

Quelles sont les propositions du rapport ?

Il est essentiel que nous ayons d’abord une vision précise et actualisée de l’état des différentes disciplines, et de leur évolution depuis une dizaine d’années. C’est pourquoi nous proposons de créer un observatoire, placé au sein de structures existantes (voir encadré 1). Il est important qu’il puisse faire ses analyses à une échelle plus fine que celle des sections du CNU. En effet, une discipline peut sembler non menacée globalement, alors qu’elle est en train de perdre certaines de ses sous-disciplines.

Cet observatoire devra définir des critères pour détecter les disciplines qui émergent et celles qui sont menacées. Le plus logique serait d’établir une méthodologie avec les autres pays européens, qui sont confrontés aux mêmes problèmes. C’est pourquoi nous proposons de créer un réseau d’observatoires européens. La Hongrie et la Suède ont d’ores et déjà exprimé leur volonté d’y participer. L’Allemagne a engagé une réflexion depuis sept ans sur le sujet. Le président de la conférence des recteurs d’université (Hochschulrektorenkonferenz − HRK) a participé à nos réunions et manifesté beaucoup d’intérêt pour notre initiative. Nous avons dans ce sens déposé un projet intergouvernemental (COST).

Quelles données pour l’observatoire ?

Il existe déjà de nombreuses données sur l’évolution des disciplines, dans plusieurs institutions : services du ministère de l’enseignement supérieur (carrières des personnels, recherche), Alliance Athéna, qui rassemble les acteurs de la recherche en sciences humaines et sociales et observatoire des sciences et techniques (OST − désormais rattaché au Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur, HCERES, ex-AERES). Le rapport propose que l’observatoire des disciplines rares soit placé au sein de ce dernier.

Que deviendront les constatations faites par cet observatoire ?

Un comité de pilotage fera tous les ans des recommandations. Il est important que ses membres viennent de tous les secteurs de la société – y compris lycées, associations, régions, milieux économiques, etc. − pour ne pas risquer de passer à côté de besoins et d’enjeux futurs.

Qui va agir ?

Les établissements souhaitent, et c’est bien légitime, rester maîtres de leur politique. L’État ne peut imposer à certains et pas à d’autres de résoudre un problème national. En revanche, il peut aider les établissements qui ont un projet de préservation d’une discipline, dans le cadre du contrat quinquennal notamment. Nous proposons aussi la mise en place d’appels à projet dédiés, au niveau de l’État, ou du conseil européen de la recherche (ERC). Ils pourraient inviter les établissements ou les laboratoires à candidater en réseau. Quant à l’Europe, elle pourrait par exemple aider un établissement qui accepterait d’être le « conservatoire » d’une discipline particulièrement rare.

Quelles actions mettre en place ?

Pour les disciplines avec un faible effectif enseignant, les établissements peuvent recourir autant que possible aux cours transversaux (méthodologie, professionnalisation, culture générale, etc.). On peut aussi imaginer des doubles ou triples formations, entre une discipline rare et d’autres qui le sont moins. Les cours en ligne, l’enseignement à distance sont également des options à considérer, plutôt en master où les étudiants sont plus autonomes.
On peut également envisager de mutualiser certains enseignements entre plusieurs établissements, voire même de créer une formation commune, qui serait ainsi plus facilement repérable par les étudiants. Cela implique de modifier le mécanisme d’accréditation des diplômes, qui obéit essentiellement à une logique géographique, et non disciplinaire.

La préservation des disciplines passe aussi par l’exigence d’un niveau maximal de qualité. Il vaut mieux rassembler les compétences et l’expertise dans un seul établissement, que de préserver coûte que coûte plusieurs formations en déshérence. Il s’agit donc, en particulier, de s’adosser à la recherche (voir encadré ci-dessous) et d’analyser avec soin quelle pourra être l’insertion professionnelle des étudiants. Nous avons un gros travail à mener pour définir les compétences que ces formations apportent, surtout lorsque leur rapport au monde professionnel – hors académique – ne va pas de soi, vu de l’extérieur. Cela nous permettra de mieux sensibiliser les lycées et les rectorats en amont.

Une attention toute particulière envers les doctorants

Dans les disciplines rares, il y a souvent peu d’allocations doctorales. En outre, l’isolement des doctorants est plus fréquent qu’ailleurs : il y a moins de collègues, moins de séminaires. Pour éviter cette situation, le rapport propose de faciliter les missions et séjours dans les laboratoires étrangers, en développant les thèses en cotutelles. Il suggère également que soit défini et adopté un cahier des charges de l’encadrement des doctorants par l’équipe de recherche.


Enseigner les disciplines rares à l’université par enseignementsup-recherche

Les premières mesures annoncées par la ministre

Lors de la remise du rapport, la ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, a annoncé plusieurs mesures. Elle confirme d’abord la création de l’observatoire demandé par le rapport. Elle annonce éalement qu’en 2016 et 2017, le ministère réservera « un contingent de postes aux enseignants-chercheurs travaillant sur les disciplines rares […] identifiées comme prioritaires grâce au travail de l’observatoire. »

Tweet about this on TwitterShare on Facebook0Share on LinkedIn0Email this to someone

3 réflexions au sujet de « « La société a besoin d’une diversité de profils » »

  1. Bonjour,

    je suis en L2 d’histoire de l’art et j’étudie depuis l’an dernier le hongrois (UE9).

    J’ai appris avec beaucoup de tristesse le départ de mon professeur (Mme Krizsan), car son poste n’a pas été reconduit.

    Je m’inquiète : le hongrois sera-t-il encore enseigné l’an prochain à Lille 3 ?

    Je vous remercie par avance pour votre réponse.

    Sincères salutations.

    Michel

    1. Bonjour,
      Pas d’inquiétude : le hongrois sera toujours enseigné l’an prochain à Lille 3. Votre professeur est une « lectrice de langue étrangère », fonction qui ne peut être exercée que pendant une durée limitée. Cette période a pris fin.
      cordialement,
      Nicolas Constans.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *